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La langue maternelle de ma mère est l’italien, celle de mon père l’arabe. Les sons et les rythmes de ces langues font empreinte, en creux, dans la langue française où j’ai appris à parler, à lire, à écrire.
La prison que mon père dirigeait en Algérie fut attaquée par ceux qui devinrent l’OAS. J’avais cinq ans et j’ai « appris à mourir ».
C’est de cette histoire que je viens.
C’est dans les mots que j’ai vécu. Dans les images qu’ils faisaient naître en moi. Dans les mots j’ai marché la tête haute, je n’avais plus peur. Avec les auteurs, morts ou vivants, j’ai passé alliance. Très tôt. Ma mère, cette fille de mineur immigré qui rêvait d’être institutrice, m’a appris à lire et écrire avant toute école, j’avais trois ou quatre ans. Elle a bien fait.
La lecture et l’écriture sont ma colonne vertébrale. Je dois à mon enfance d’avoir appris très tôt que nous sommes mortels, l’ennui m’est insupportable. Je dois aussi à cette enfance l’horreur de l’enfermement.
Cela rend inventif.
Au sein de l’Éducation nationale, je n’ai pas cessé de déjouer l’emploi du temps, d’écarter les murs de la classe. En laissant sa vraie place à l’imaginaire, aux mots, à la liberté qu’ils génèrent. Dès 1980, j’ai imprégné mon enseignement de la pratique d’ateliers : d’écriture, de lecture, de parole, de grammaire, d’imaginaire. L’atelier permet à chacun de prendre sa place, sujet actif. D’abord en milieu rural puis en banlieue parisienne pendant près de 20 ans. Les élèves issus de l’immigration, je savais ce qu’ils éprouvaient.
Table ouverte de livres dans mes classes. On avait le droit de se lever et de lire, à n’importe quel moment.
Découverte et partage du texte poétique : dehors, par duos, éparpillés dans la cour, sur un muret, assis par terre dans un couloir, l’un lisant à l’autre le poème qu’il avait choisi.
L’écriture, travaillée, retravaillée. Des fouilles, des chantiers.
Accéder à la langue par la liberté et les textes variés, forts, beaux, sans retenue.
Le jour où j’ai regardé l’heure à l’horloge de ma classe, j’ai su pourtant qu’il fallait partir.
Mon enseignement est devenu ce qu’il est aujourd’hui, nomade, ponctuel, autre.
Et ma vie aussi. Entre la nature sauvage de la baie de Somme et l’humanité dense de Paris (Montreuil).
Je pérégrine dans toute la France.
Parmi les expériences les plus marquantes, celles de Vernouillet en 1997 et d’Épinay-sur-Seine en 2003. Le but de la résidence de Vernouillet était de créer du lien entre des quartiers qui ne communiquaient pas, avec affrontements parfois pénibles en prime. Des cartes postales de résidence étaient déposées un peu partout chez les commerçants, les gens pouvaient s’en emparer et écrire au dos ce qu’ils voulaient pour des inconnus de la ville… En fin de résidence, j’ai tenu un guichet de fiction à la poste et distribué un samedi matin au hasard les lettres à la foule, nombreuse, qui faisait la queue. Cette résidence a permis de faire écrire les gens de la ville de l’école primaire à la maison de retraite en touchant quatre populations : maghrébine en cité, nouveaux venus parisiens retapant des maisons, vieux bourgeois en lotissement huppé et romanichels excentrés…
Quant à Épinay-sur-Seine, il s’agissait d’une classe de troisième, comportant des jeunes gens et jeunes filles souvent blessés par la vie (un jeune homme amputé de Sarajevo, une jeune Africaine mise à la porte par sa « tante » en cours d’année, etc.). J’ai travaillé en partenariat avec leur professeur de français. Après avoir écrit chacun un texte à lire pour quand ils auraient trente, quarante ans, une sorte de viatique pour aller dans la vie, ils ont travaillé aussi avec les professeurs d’arts plastiques, de mathématiques, d’anglais, et créé leurs recueils illustrés en les reliant. C’étaient « Les lettres à cœur ouvert », une expérience transversale avant de quitter le collège. Un souvenir très fort.
Cette année, également, en dehors des rencontres avec les scolaires et les lecteurs, j’écoute, une fois par mois, la parole des ouvriers de Montataire (Arcelor) et de Guise (Godin). J’écris un texte pour eux à l’issue de chaque rencontre. En miroir.
Je mène aussi des entretiens entre Evelyne Valentin, présidente de la Caisse centrale d’activités sociales et des « femmes fortes » du monde. J’écris un texte après chaque entretien dans une série intitulée De vives voix (Aminata Traoré, Leïla Shahid, Christiane Taubira…).
J’aime aussi croiser avec les autres arts.
La peinture. Avec Anne Slacik et les livres peints. Des textes pour des catalogues de peintres que j’aime.
Avec le théâtre, je renoue une histoire d’amour d’adolescence (4 ans de conservatoire). Il y avait eu des pièces pour France-Culture. En mars L’Exil n’a pas d’ombre a été créée à la scène par Jean-Claude Gal à Clermont-Ferrand.
Côté photographie, un texte vient de paraître en mai, dans le livre collectif Petites Agonies urbaines aux éditions Le Bec en l’air (autour des photos de lieux murés avec Abdelkader Djemaï, Jacques Jouet, Mathieu Bellezi…)
Ma conviction, parce que je la vis chaque jour, est que la langue est une voie libre vers soi-même. Cette voie-là n’est pas à sens unique. De soi, on va vers les autres. Alors le lien. Nous sommes des semblables.
La langue ne vous demandera jamais vos papiers ni votre bulletin de paye, ni votre chef d’incarcération.
Pour écrire Présent ?, il aura fallu que je prenne du recul avec l’Éducation nationale, que je laisse se déposer en moi mes expériences dans ce milieu (professeur d’IUFM, concours et formation de chef d’établissement, expérimentations pédagogiques).
Je crois aux « petites » insurrections singulières.
Elles font les grands mouvements.
Jeanne Benameur |
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Bibliographie |
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Romans
Les Demeurées, Denoël, 2000 (Folio, 2002).
Un jour mes princes sont venus, Denoël, 2001.
Ça t’apprendra à vivre, Denoël, 2002.
Les Mains libres, Denoël, 2004 (Folio, 2006).
Les Reliques, Denoël, 2005.
Jeunesse
Samira des quatre routes, Flammarion, Castor Poche, 1992 (roman).
Quitte ta mère, Thierry Magnier, 1998 (roman).
Si même les arbres meurent, Thierry Magnier, 2000 (roman).
La Boutique jaune, Thierry Magnier, 2002 (roman).
Prince de naissance attentif de nature, Thierry Magnier, 2004 (roman).
Une heure, une vie, Thierry Magnier, 2004 (roman).
Le Petit Être (illust. Nathalie Novi), Thierry Magnier, 2002 (album).
Prince de naissance, attentif de nature (illust. Kathy Couprie), Thierry Magnier, 2004 (album).
Et si la joie était là ?, La Martinière, 2001 (essai).
Textes poétiques
Naissance de l’oubli, Guy Chambelland, 1989.
Marthe et Marie (peinture A. Slacik), L’Entretoise, 1999.
Les Enfants du monde (manuscrits peints par A. Slacik), L’Entretoise, 2000.
Comme on respire, Thierry Magnier, 2003.
Une maison pour toujours, dans Petites Agonies urbaines (collectif), Le Bec en l’air, 2006.
Théâtre
Fille d’Ulysse, France Culture.
Sous la paupière d’Eurydice, France Culture.
Marthe et Marie, création Théâtre du Merlan, Marseille, 2000 (chorégraphie C. Vanni).
L’Exil n’a pas d’ombre, création Théâtre du Petit Vélo, Clermont-Ferrand, 2006 (mise en scène I.C. Gall).
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