le paysage intellectuel et politique français, affirmer son admiration pour Robespierre, « l’incorruptible », sa nostalgie du communisme, « une idée généreuse », se réclamer de Che Guevara, « l’idéaliste », de Mao ou de Lénine, des « révolutionnaires ». S’exposant dans le pire des cas à un mélange d’ironie et d’indulgence, l’intellectuel antidémocratique demeure une figure pittoresque de notre patrimoine national, aux côtés de la cathédrale de Chartres et du bleu de Bresse. Pas de pitié en revanche pour les « néoconservateurs » ! En France, ce qualificatif est infamant. Il désigne des gens doublement renégats : à l’égard de la gauche qu’ils auraient abandonnée et à l’égard de la France à laquelle ils préféreraient l’Amérique. C’est le procès qui est fait au
Meilleur des mondes. Or jamais notre revue ne s’est réclamée du néoconservatisme ! Mais cela importe peu à nos détracteurs, plus souvent guidés par l’ignorance que par la mauvaise foi. Nos protestations ne sont jamais prises en compte. Notre parole est mise en doute. Notre honnêteté est contestée. Car nous sommes accusés de la pire des fautes : celle d’avoir « soutenu la guerre en Irak ».
La réalité fut bien plus complexe. En 2003, le bien-fondé de l’intervention des États-Unis et de leurs alliés en Irak ne faisait pas l’unanimité parmi ceux qui allaient ensuite se retrouver dans Le Meilleur des mondes. Aucun d’entre nous n’a jamais milité en faveur d’une action unilatérale américaine. Certains ont prôné publiquement une solution concertée entre la France et les États-Unis, dans le cadre de l’Onu. La plupart, tiraillés par le doute, se sont tus. En revanche, nous avons effectivement partagé le même malaise, le même refus face aux manifestations pacifistes qui rejetaient dos à dos George W. Bush et Saddam Hussein, et à l’issue desquelles on brûlait des drapeaux américains et israéliens. Nous avons regretté que la France, faute de chercher à promouvoir une position européenne commune, renforce l’unilatéralisme américain en agitant le chiffon rouge du droit de veto au Conseil de sécurité. Il n’était pas facile alors de se tenir à l’écart d’un consensus national qui, allant de l’extrême gauche à l’extrême droite, réunissait 80 % des Français dans un climat de ferveur patriotique à mi-chemin de l’Union sacrée de 1914 et du « Mondial » de football de 1998. Mais nous l’avons fait au nom des valeurs qui sont les nôtres : les droits de l’homme, la démocratie, l’universalisme, le droit d’ingérence. Nous l’avons fait par solidarité avec le peuple irakien qui dans sa majorité souhaitait le renversement de Saddam Hussein et dont le sort ne préoccupait aucunement le mouvement « anti-guerre ». Notre position de l’époque, nous n’en rougissons pas.
Mais nous devons aussi, sans complaisance à l’égard de nous-mêmes, reconnaître nos erreurs. Nous nous sommes en effet retrouvés piégés par le caractère très idéologique du débat franco-français. Face à ceux qui affirmaient : « La guerre est toujours la pire des solutions » ou « Il faut respecter la souveraineté de l’Irak », nous répondions en clamant d’autres grands principes : « droit d’ingérence » et « démocratie ». Nous n’avons pas assez prêté l’oreille à ceux d’entre nous qui, au milieu du vacarme antiaméricain, s’inquiétaient de l’absence de vrais projets politiques, de « building nation », pour l’après-guerre. Hantés par le passé, nous avons vu l’Amérique de 2003 avec les lunettes de 1944. Or George W. Bush n’est pas Franklin D. Roosevelt. Aveuglé par le 11-Septembre, ignorant des réalités du monde, le président américain a conduit son pays et le peuple irakien au désastre. Si nous souhaitons la défaite des terroristes, si nous nous réjouissons de chaque succès de l’armée américaine et de ses alliés en Irak et du recul des violences, nous jugeons très sévèrement aujourd’hui le bilan de l’administration républicaine.
George Bush a fait reculer, peut-être pour longtemps, la belle idée de droit d’ingérence, initiée par Bernard Kouchner au Kurdistan au début des années 1990 avec le soutien de François Mitterrand et de Michel Rocard. George Bush a aussi souillé le drapeau américain et l’honneur des démocraties en laissant bafouer les droits de l’homme à Abou Ghraïb et à Guantánamo.
Les principes universalistes dont nous nous réclamons sont-ils pour autant dépassés ? Ce débat agite les milieux intellectuels et politiques tout comme l’opinion sur les deux rives de l’Atlantique. Nous entendons avec inquiétude le traditionnel langage de la realpolitik repris par Nicolas Sarkozy pour justifier les félicitations chaleureuses à Medvedev, président élu en Russie dans des circonstances peu démocratiques, ou l’accueil à Kadhafi venu « s’essuyer les pieds » sur nos principes, comme l’a si bien dit la secrétaire d’État aux Droits de l’homme Rama Yade. Refusant la double tentation de l’angélisme et du cynisme, nous croyons possible de concilier la défense des intérêts légitimes de la France et celle des droits de l’homme. C’est une tâche difficile. C’est une tâche exaltante. Elle demande beaucoup de réflexion et d’imagination. Le Meilleur des mondes y trouve une de ses raisons d’être pour les années qui viennent. Nous ne pensons pas en effet que la liberté et l’égalité, que la démocratie et la laïcité, que les valeurs des Lumières soient réservées aux seuls Occidentaux. Nous sommes persuadés que le malheur du monde musulman, même s’il a été alimenté par le colonialisme, ne trouvera pas d’issue sans la séparation du religieux et du politique qui a permis aux sociétés occidentales d’accéder à la modernité. Cette vision nous rapproche-t-elle de certains néoconservateurs qui ont rompu avec l’administration Bush ? Bien sûr. Mais elle nous rapproche aussi de la gauche américaine qui contrairement à son homologue européenne a majoritairement soutenu, au début, l’intervention en Irak. Au Meilleur des mondes, nous n’aimons guère les étiquettes. Et si nous choisissions un drapeau, ce serait plutôt celui du « libéralisme » au sens américain du terme, qui définit une gauche amoureuse de la liberté. Nous aimerions que nos contempteurs nous jugent sur nos idées plutôt que de s’adonner à des caricatures stériles qui masquent mal leur désarroi.
Le Meilleur des mondes