fin août, pendant trois jours et sans gilet pare-balles, Bernard Kouchner a fait honneur à la France qu’il représente, à la gauche dont il est issu et à ses amis dont nous faisons partie. Hélas ! « Quand le singe montre la lune, dit un proverbe chinois, l’imbécile regarde le doigt. » La visite à Bagdad de Bernard Kouchner était amplement justifiée par l’effroyable tragédie dont souffre la population irakienne livrée à la barbarie des terroristes. Mais les « imbéciles » de l’antiaméricanisme obsessionnel se fichent de l’Irak et de son peuple ! Leur indignation ? Ignorant les poseurs de bombes qui détruisent méthodiquement ce pauvre pays, ils la réservent au moindre indice d’une « soumission » de la France à « l’hyperpuissance » honnie et dénoncent mesquinement l’hébergement de Bernard Kouchner dans l’antre de la « zone verte » sous la protection des Américains. Ainsi un député Vert, Noël Mamère – qui sans doute n’aime pas les chiens –, qualifia le ministre des Affaires étrangères de « caniche » de George Bush. Et un ancien ministre de la Défense – qui avait démissionné du gouvernement en 1991 pour protester contre la première guerre du Golfe – s’est permis de reprocher à l’actuel ministre des Affaires étrangères ses « amitiés kurdes », en clair d’avoir toujours préféré le camp des victimes à celui du bourreau Saddam Hussein dont lui, Jean-Pierre Chevènement, a constamment soutenu la dictature soi-disant « laïque ». Cet étrange thème du « lobby kurde » – dont on ignorait jusqu’alors la néfaste puissance occulte ! – fut aussi évoqué fin août par Marianne, ce « radeau de la Méduse » de la presse française où les soldats perdus du Figaro-Magazine et de L’Humanité trempent désormais leur plume amère dans le même encrier d’un populisme gaucho-réactionnaire qui rappelle le défunt Crapouillot.
Depuis des années, Bernard Kouchner exaspère autant la gauche marxiste que la droite souverainiste. Son entrée au gouvernement, sous les auspices de Nicolas Sarkozy, a porté à incandescence les passions négatives qu’il inspire. Obnubilés par la dénonciation de sa « trahison », ses détracteurs ignorent la portée profonde de cet événement : il sanctionne l’incapacité du Parti socialiste à intégrer véritablement ce qu’incarne le plus célèbre des « french doctors » : un nouvel internationalisme fondé sur les droits de l’homme, un universalisme adapté au monde de l’après-guerre froide. La rupture vient de loin. Trente ans ou presque. Rappelons-nous. C’était en 1979. Le Parti socialiste et son leader François Mitterrand sont alors engagés dans un bras de fer avec le Parti communiste, qui a rompu l’Union de la gauche sous le prétexte d’un désaccord sur le seuil des nationalisations prévues dans le programme commun. Dans cette querelle, qui a coûté à la gauche la victoire aux législatives de mars 1978, les socialistes ont adopté une tactique habile mais défensive : récusant toutes les accusations de « réformisme » ou de « collaboration de classe », ils promettent une « rupture avec le capitalisme » qu’ils opéreraient en… 100 jours ! Cette ligne « de gauche » contribua à précipiter le déclin du Parti communiste. Mais le succès électoral fut payé d’une capitulation idéologique dont le PS verse encore les dividendes. Pas question en effet à l’époque, face au Parti communiste, de se revendiquer de la social-démocratie ! Et encore moins de dénoncer le caractère totalitaire du système soviétique.
C’est dans ce contexte que Bernard Kouchner lança l’initiative « Un bateau pour le Vietnam ». Il s’agissait alors d’aller sauver en mer de Chine des milliers de boat-people qui, sur des embarcations de fortune et au péril de leur vie, fuyaient la dictature communiste installée dans leur pays après le départ des GI. Maudits boat-people ! Ils tombaient mal pour la gauche. Car leur drame transformait en bourreaux les dirigeants communistes vietnamiens qu’elle avait soutenus dans leur combat emblématique contre « l’impérialisme américain ».
Qui étaient-ils, ces boat-people ? Des contre-révolutionnaires fuyant le socialisme ? Ne méritaient-ils donc pas leur sort ? À ces questions qui déchiraient la gauche française, Bernard Kouchner répondit par une phrase : « On ne distingue pas les morts de gauche des morts de droite. » Dessinant ainsi les contours d’un nouvel humanisme, il remettait en cause un des fondamentaux idéologiques de la vieille gauche, qui préfère Robespierre à Mirabeau et divise le monde entre bourgeois et prolétaires, révolutionnaires et contre-révolutionnaires. Dans son combat, toutefois, Bernard Kouchner n’était pas seul. Il fut soutenu notamment par le Nouvel Observateur, à l’époque pleinement engagé aux côtés de la « deuxième gauche » derrière Michel Rocard qui déjà prônait l’acceptation de l’économie de marché. Et l’action militante du « french doctor » s’inscrivait dans le même mouvement que le travail intellectuel de nos amis André Glucksmann et Bernard-Henri Lévy, dont les ouvrages respectifs La Cuisinière et le mangeur d’hommes et La Barbarie à visage humain avaient réactualisé la critique du marxisme alors que Michel Foucault élaborait le concept de « droit d’ingérence ». Défendant Soljenitsyne et les dissidents du communisme, les « nouveaux philosophes » furent accusés de « faire le jeu de la droite ».
Ils s’inscrivaient pourtant dans une tradition de gauche, l’antitotalitarisme, portée dans les années 1930 par des écrivains, tels Orwell ou Koestler, qui, dans les pires conditions, celles de la montée du fascisme, refusaient le silence sur la réalité soviétique. Aveuglé par le combat pour la conquête puis la préservation du pouvoir, le Parti socialiste de François Mitterrand et de ses successeurs se garda bien, à contre-courant de toute la social-démocratie européenne, de reprendre à son compte la critique du marxisme, facilitée pourtant par la fin de l’hégémonie politique et intellectuelle du PCF sur la gauche française.
Certes, François Mitterrand, devenu président, fit preuve d’une fermeté exemplaire face au danger soviétique en déclarant au Bundestag en 1983 : « Les pacifistes sont à l’Ouest, les missiles sont à l’Est. » Et il se distingua de ses prédécesseurs en rencontrant à Moscou le dissident Sakharov. C’est lui aussi qui, avec Michel Rocard, son Premier ministre entre 1988 et 1991, nomma Bernard Kouchner secrétaire d’État à l’Action humanitaire puis le laissa, après la guerre du Golfe, concrétiser le droit d’ingérence par la création, avec les Britanniques et les Américains, d’une zone d’exclusion qui sauvera les Kurdes d’Irak, alors massacrés par le régime de Saddam Hussein.
Né à l’initiative d’un gouvernement de gauche et inspiré par un universalisme généreux, le droit d’ingérence humanitaire, pourtant internationalement reconnu comme un nouvel outil de lutte contre l’oppression, la guerre et la misère, ne fut jamais véritablement revendiqué par le Parti socialiste comme un des acquis de son passage au pouvoir.
Et les grandes tragédies des années 1990 – terreur islamiste en Algérie, guerres de Yougoslavie et génocide rwandais – reproduisirent à peu de chose près les mêmes clivages que celle des boat-people en 1979 entre la gauche majoritaire qui s’interrogeait – qui tue qui ? – et celle qui s’engageait aux côtés des « intellectuels » et des « humanitaires » souvent sous les sarcasmes des autres. Razzye Hammadi, l’actuel président des Jeunes socialistes, était à peine né en 1979… Croyant faire un bon mot, il compara un soir de juin dernier à la télévision « les » boat-people de Kouchner et « le » boat pour « les » people (entendez le yacht de Vincent Bolloré sur lequel Nicolas Sarkozy a fêté sa victoire à la présidentielle). Razzye Hammadi n’est certes pas à lui seul tout le Parti socialiste. Mais il est représentatif de l’incompréhension dominante à gauche à l’égard de l’antitotalitarisme.Entendons-nous bien : la gauche est dans son rôle lorsqu’elle interpelle le gouvernement sur sa politique étrangère. Mais elle doit décider si elle le fera au nom des valeurs universalistes et démocratiques dont elle se réclame ou si, obnubilée par le ressassement de vieilles rancœurs, elle manquera dans ce domaine le train de la rénovation..
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